Où l’on se rend compte que quarante ans après Psychose, les douches sont toujours des endroits dangereux
Au pays du fantastique, les enfants jouent dans la cour des grands. A l’âge où les gamins normaux se contentent de taquiner le ballon et de rentrer chez eux à l’heure prescrite, ceux qui tiennent la vedette des films d’horreur s’amusent à titiller l’adrénaline des adultes. L’innocente pureté des bambins en prend un sacré coup. Qui a pu oublier le Damien satanique de La Malédiction ou les frères et sœurs troublants des Innocents ? En faisant la part belle aux enfants démoniaques, possédés ou simplement machiavéliques, la quinzième édition du festival nous prouve, une fois n’est pas coutume, qu’engendrer des mômes n’assurent en rien de leur amour éternel. Rosemary’s Baby avait déjà refroidi de nombreux parents volontaires ; mais après les visions successives du classique espagnol Les révoltés de l’an 2000, projeté dans le cadre de la rétrospective ibérique, et du film en compétition de George Ratliff, Joshua, présenté ce vendredi, vous n’aurez plus jamais envie de procréer.
A l’image de l’enfant sage qui se métamorphose en figure de la terreur, le fantastique cinématographique est insidieux. Il se cache sous les apparats de la réalité la plus banale pour mieux nous sauter au visage, circulant dans les rides instables du quotidien, et prenant tout doucement le pouvoir sur le réel. Les personnages de The Broken, second long-métrage de l’Anglais Sean Ellis, vous en diront des nouvelles : des miroirs a priori normaux se transforment en véritables écrans démoniaques et, en manière d’hommage hitchcockien, les salles de bain redeviennent des théâtres de sang. On évitera donc soigneusement de prendre sa douche pendant plusieurs jours...
Nul besoin, pour faire surgir le fantastique et l’horreur, de ces effets spéciaux que Ruggero Deodato redoute tant, parce qu’ils gâchent un cinéma qui fonctionnait très bien sans eux. Fidèle défenseur d’une horreur réaliste, proche du quotidien, le célèbre maître transalpin n’hésite pas à crier sus aux créatures numériques ! Rien de tel que la bonne vieille marionnette actionnée à la main, image par image, bien plus effrayante que tous les pixels du monde. On apprend aussi, au passage, que ce génie de l’horreur malsaine et cracra, metteur en scène d’un Cannibal Holocaust qui traumatisa plus d’un spectateur téméraire, n’aime pas tellement le sang qui tache ; il lui préférera une bonne terreur viscérale, le maquillage aidant.
Croisant Jess Franco dans les coulisses de l’Espace Lac, on file poser quelques questions à ce prolifique espagnol, qui malgré son âge avancé ne refuse jamais de tailler une bavette cinématographique. Responsable d’une liste impressionnante de films fantastiques, horrifiques et érotiques, Franco connaît tous les trucs de la peur filmique, et il nous en fait part dans un français bien sonné. "Le cinéma est en train de mourir, affirme-t-il, car les écrans de télévision sont si grands, et l’image si belle, que les spectateurs n’ont plus de raisons de se déplacer en salles". Mais ce boulimique de cinéma, refusant d’acquiescer à son propre constat, se rend encore régulièrement dans les salles. Et tant pis pour la théorie, tant qu’il y a le plaisir !
Jess Franco, d’ailleurs, n’est pas grand fan du trop-plein actuel d’effets spéciaux numériques. Heureusement, pas de ça dans l’un des films les plus attendus du festival, REC, tourné caméra à l'épaule, dont la bande-annonce était déjà un spectacle en soi : on n'y voyait quasiment aucune image, seulement les réactions (épidermiques) des spectateurs. En début de séance, Jaume Balaguero et Paco Plaza, les deux réalisateurs, viennent promettre à leur public une vraie et honnête frayeur. Et comme dans les antiques jeux du Cirque, le public en redemande ! Durant les séquences les plus tendues, on n’entendrait pas même un zombie marcher ; quand, enfin, les lumières se rallument, les mains crispées peinent à se défaire des accoudoirs.
Moralité : une bonne journée géromoise est une journée qui se clôt par une grosse frayeur, quitte à devoir ensuite consulter un psychiatre toute sa vie.
L'équipe complète du film Frontières

Samuel Le Bihan

Aurélien Wiik

Maud Forget
